Frank Leboeuf.
Interview

Frank Leboeuf : « Le football devient de plus en plus juste »

Frank Leboeuf : « Le football devient de plus en plus juste »

Interview
Publié le 13/10 à 09:16

Partager

Parrain de la 22e édition des Journées nationales de l’arbitrage La Poste, Frank Leboeuf se confie sur sa vision de l'arbitrage et son évolution.

Tout d’abord, pouvez-vous nous parler des Journées de l'arbitrage La Poste ?
Depuis plusieurs années, on s’est aperçu qu’on avait besoin de recruter des arbitres, certaines fédérations étant en manque, et le but est de promouvoir le métier, montrer qu’on a besoin d’eux. S’il n’y a pas d’arbitre, il n’y a pas de sport. Que ça soit du foot, du hand, du rugby ou du basket : tout le monde en a besoin. Il faut faire comprendre aux gens qu’ils sont indispensables et qu’ils font partie intégrante des différents sports. Sachant que tout le monde ne peut pas devenir footballeur, c’est une opportunité extraordinaire d’être au cœur du jeu et de prendre du plaisir en étant le garant des règles. Je trouve ça super que des gens embrasent une carrière d’arbitre ! Alors, oui, c’est compliqué, mais ça l’est aussi d’être footballeur ou ingénieur. On ne peut pas faire l’unanimité.

Ce n’est pas la première fois que vous en êtes le parrain… (Il l’a déjà été en 2014)
Oui, c’est quelque chose auquel je suis attaché. Pendant une carrière, ça va vite, on ne fait pas attention aux choses, on joue, le temps passe, puis quand on arrête, on découvre des hommes. J’ai appris à connaître certains arbitres en discutant avec eux et en découvrant comment ils fonctionnaient et j’ai compris que ce sont des vrais passionnés de sport et qu’ils ne font pas ça pour empêcher les joueurs de jouer. Au contraire ! S’ils sifflent, ce n’est pas pour perturber le jeu, c’est pour le garantir et faire respecter les règles. L’environnement d'un match est créé et géré par l'arbitrage.

« Le foot restera un sport d’interprétation »

Quel regard portez-vous sur l’évolution de l’arbitrage depuis l’apparition de la VAR ?
Je suis un pro de la VAR ! On s’aperçoit que lorsqu’une erreur survient, ce n’est pas lié à la technologie mais toujours à l’humain. Par exemple, lors de Tottenham – Liverpool, il y a eu une erreur humaine et non une défaillance de l’outil. La VAR aide les arbitres à être disculpés de certaines polémiques. Après, ça restera un sport d’interprétation et le dernier chef, celui qui donnera sa décision, ce sera toujours l’arbitre. On devra toujours accepter sa décision. J’ai fait une finale de Coupe du monde et je l’aurais eu de travers si je l’avais perdue sur une erreur d’arbitrage... Je n’aurais pas pu lui en vouloir parce que c’est un humain mais voilà… Aujourd’hui, grâce à toutes les technologies utilisées, la probabilité que ce type de scénario ait lieu se réduit. Tout est en train de se mettre en place pour que l’arbitre n’interfère pas dans le mauvais sens du terme. Le football devient de plus en plus juste.

Quel est le style d’arbitrage que vous appréciez ?
J’ai adoré Monsieur Robert Wurtz. Lorsqu’il faisait une erreur, il venait te voir et te disait : « Frank, je viens de faire une grosse connerie. Aidez-moi, je suis passé au travers, aidez-moi ! » Le côté humain fait plus facilement accepter une erreur. En revanche, quand c’est du flicage, là il y a un problème, ça met tout de suite une distance. Certes, il faut avoir de l’autorité, mais la stature, la tenue et le rôle permettent déjà de l’acquérir, donc c’est inutile d’en rajouter. J’aime les arbitres avec lesquels on peut discuter. Quand tu entends « Les gars ! On s’arrête, vous êtes nerveux, vous vous calmez sinon ça ne va pas le faire, je vais être obligé de sanctionner », tu écoutes plus attentivement.

« On protège beaucoup plus les joueurs et c’est ce que j’aime »

Parrain des Journées nationales de l'arbitrage La Poste l’an passé, Blaise Matuidi avait déclaré : « L’arbitre sent peut-être même mieux le foot que nous. Ils ont des analyses poussées sur les faits et gestes. » Partagez-vous cet avis ?
Personnellement, je regrette quelquefois qu’ils n’aient pas été footballeurs car ils ne voient pas certaines subtilités. Les simulations que peuvent faire les avant-centres pour obtenir des pénaltys, comme lorsqu’ils mettent la jambe entre les pieds du défenseur, les défenseurs qui tirent le maillot pour que l’attaquant ne parte pas trop tôt… Tout ça, parfois, on perçoit qu’ils ne le sentent pas, mais ils ont une réelle psychologie du jeu. Nous, comme on est dans l’effervescence du match, on peut aller trop loin. Et c’est ce qu’on aime, c’est qu’à un moment donné, ils te calment et te recadrent. C’est sur ce point qu’ils sentent le jeu car ils l’ont observé au contraire des joueurs qui ne vont pas comprendre pourquoi le jeu s’arrête alors qu’ils étaient bien. Quand tu joues, tu ne te rends pas forcément compte que tu es en train de franchir la limite.

Quelles sont les différences entre l’arbitrage actuel et celui que vous avez connu ?
A mon époque, il était beaucoup plus dans l’interprétation. Après, j’ai connu l’arbitrage en France et celui en Angleterre… Là-bas, un tacle par derrière, un arbitre ne sifflait pas s’il estimait que tu jouais le ballon… Aujourd’hui, cela s’est harmonisé. Je trouve ça intéressant de voir que si tu ne contrôles pas ton geste, tu es sanctionné, peu importe si tu as touché le ballon. On n’attend plus qu’un joueur soit blessé pour agir, c’est ce qu’il faut. C’est très bien ! Que le gardien garde au moins un pied sur la ligne lors des pénaltys, je trouve ça aussi très bien. J’étais tireur de pénalty et les mecs étaient deux mètres devant la ligne, c’était un scandale. Pour résumer, aujourd’hui, on protège beaucoup plus les joueurs et c’est ce que j’aime. Je suis même favorable au fait de sanctionner les joueurs coupables de blessures.

« Je ne comprends pas les joueurs qui râlent »

C’est-à-dire ?
J’étais un joueur rugueux mais je n’ai jamais blessé un joueur. C’est pour cela que je pense qu’il faut punir sévèrement les joueurs qui font du mal. Si un joueur blesse gravement un adversaire, je suis favorable à ce qu’il soit interdit de jouer. C’est-à-dire qu’il ne doit pas retrouver les terrains tant que celui qu’il a blessé n’est pas rétabli. Bien sûr uniquement si le geste était volontaire. Tout ce que je vois aujourd’hui dans l’évolution de l’arbitrage m’intéresse grandement, on est plus dans la protection des joueurs. Avant, on voyait des trucs… On était à la limite d’être des voyous…

Vous avez connu l’arrivée des micro-oreillettes au début des années 2000. Quel impact cela avait-il eu ?
Ça nous avait calmés tout de suite. Moi, ça m’arrivait de dire à un arbitre : « Rentre chez toi ! Tu fais chier, tu fous plus la merde qu’autre chose ! » Mais quand les oreillettes sont arrivées, c’était terminé. Lorsque c’est enregistré, forcément, tu te calmes. D’ailleurs, maintenant, je ne comprends pas les joueurs qui râlent parce qu’ils veulent un pénalty. Ça ne sert à rien, ça va être visionné par la VAR et on va le voir. Laisse l’arbitre tranquille, il attend simplement un retour pour éventuellement aller voir la vidéo. Pourquoi réclamer ? C’est comme le mec qui fait une grosse erreur et qui conteste… Franchement, il serait plus intelligent de dire à l’arbitre qu’il y a pénalty, puisque ça va se voir à la vidéo, on ne perdrait pas de temps et il passerait pour un mec bien.

« L’augmentation du temps additionnel ? C’est une très bonne nouvelle »

Vous sous-entendez que depuis l’apparition de la VAR, au contraire de celle des micro-oreillettes, le comportement des joueurs sur le terrain n’a pas changé ?
Oui, le joueur reste truqueur. On voit toujours des attaquants qui auraient pu faire une école de plongeon et des défenseurs qui tirent toujours autant les maillots. En plus, ce qui se passe, c’est que désormais le moindre contact est amplifié. Les chaussures sont tellement fines que lorsqu’un joueur se fait marcher dessus, on a l’impression qu’on lui a arraché le pied. De mon temps, ça n’existait pas. Donc, il y a des nouvelles blessures, des nouvelles problématiques que les arbitres doivent gérer.

A la suite des nouvelles directives arbitrales, le temps additionnel a augmenté cette saison. Qu’en pensez-vous ?
Je trouve ça très bien. C’est encore une belle décision, dans la continuité de ces dernières années. Au basket, dès que l’arbitre siffle, on arrête le chrono et le temps de jeu effectif est respecté. Donc, c’est une très bonne nouvelle de voir le foot tendre vers cette direction. Je m’en fous si un match dure 100 minutes. Les joueurs si ça les dérange, ils n’ont qu’à arrêter de toujours vouloir gagner du temps. Quand le ballon sort, c’est très bien de pouvoir le décompter. Pareil quand les gardiens mettent une minute à dégager... Un match de football, c’est 90 minutes, ce n’est pas 80, donc il faut que ce soit respecté. Ceux qui ne sont pas d’accord et qui disent qu’ils sont fatigués, c’est n’importe quoi, surtout qu’aujourd’hui il y a cinq changements. Donc, celui qui est contre cette nouvelle directive, je ne le comprends absolument pas.

On voit ces dernières années plusieurs anciens joueurs (Jérémy Stinat, Gaël Angoula) se décider à prendre le sifflet après avoir raccroché les crampons. Est-ce une tendance à développer ?
Oui, oui, oui, à 100% ! Ce n’est pas facile d’attirer des anciens joueurs de foot mais je trouve ça génial. On parlait plus tôt de sentir le foot et eux l’ont vécu de l’intérieur, donc ils savent psychologiquement ce qu’un joueur ressent. Par exemple, s’il ne siffle pas une faute à un joueur, il va se dire que ce dernier est peut-être frustré, donc il va aller lui parler en disant : « Calme-toi ! Je sais ce que tu vas faire sur la prochaine action, ça ne sert à rien. » Je pense qu’il est aussi plus facile de dire : « Vous ne me la ferez pas à l’envers ! » Donc, c’est une très bonne chose de voir des anciens joueurs s’y mettre.