C. Pélissier (FCL)
Interview

Christophe Pélissier : «Comprendre l’homme avant de comprendre le joueur»

Publié le 17/09/2020 à 14:40 - ADS

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Alors que se profile un derby à Brest, l’entraîneur des Merlus Christophe Pélissier évoque sa philosophie de jeu « dominante », la colère des remplaçants ou encore ses discussions avec Fabien Barthez. Entretien avec ce spécialiste des montées et de la gestion de groupe.

Avec Luzenac, Amiens et désormais Lorient, vous vous êtes imposé comme le spécialiste des montées. Quel est le principal défi pour un entraîneur qui vient de faire monter son équipe ?
Dans ma carrière, j’ai connu des montées mais aussi des maintiens puisqu’on s’est maintenu deux années en Ligue 1 Uber Eats avec Amiens. Quand on monte de division, il faut garder ce qui a fait notre force sur la saison précédente. Si on est monté, c’est qu’on a des qualités sur le plan individuel sans aucun doute mais aussi une force collective. Il faut réussir un compromis en gardant la qualité de ce qui a marché tout en intégrant de nouveaux joueurs qui s’inscrivent dans la dynamique. Le plus important reste la force collective.

Comment renforcer son effectif sans mettre à mal cette dynamique collective ?
Quand on construit un groupe pour la saison, on regarde toujours ce qui a très bien marché et ce qui pourrait être amélioré. On essaie de trouver le joueur qui va nous apporter un plus tout en gardant notre dynamique. C’est une alchimie difficile mais la réussite de la saison se fait souvent là : il faut garder les ingrédients de la réussite et ajouter des garçons qui vont permettre de franchir un palier.

« J’aime que mon équipe impose »

Quand on change de division, peut-on conserver la même façon de jouer ou faut-il nécessairement l’adapter ?
On essaie toujours d’avoir des principes de jeu, des préceptes immuables, mais le rapport de force fait qu’on est parfois obligé de changer sa façon de faire. Tout dépend du rapport de force. Ma philosophie fait que mon équipe essaie toujours d’être dominante dans le jeu, sur le plan défensif comme offensif. Mais en Ligue 1, il y a certaines équipes contre qui il est difficile de se montrer dominant. Il faut alors savoir s’adapter et faire preuve de pragmatisme.

Pouvez-vous nous parler de vos principes de jeu ?
Je veux que l’on récupère le ballon le plus haut possible sur le terrain. Il faut donc rapidement mettre la pression sur l’adversaire. Être dominant, c’est être capable de jouer sur plusieurs tempos. J’aime que mon équipe impose, qu’elle décide quelque chose. Malheureusement pour nous, ce n’est pas toujours possible donc il faut aussi savoir s’adapter.

Quand on regarde jouer vos équipes, que voulez-vous que les gens ressentent ?
J’ai envie qu’on se dise qu’il se passe toujours quelque chose, que mon équipe va de l’avant, se crée des situations. J’ai envie qu’il se dégage de la passion, une force collective. J’ai envie qu’on dise qu’il y a 11 très bons joueurs plutôt qu’un seul. Je mets toujours le collectif au-dessus des individualités. C’est grâce au collectif que les individualités vont éclore, défensivement comme offensivement.

Quelles sont vos influences dans le jeu ?
Jeune, j’ai été très marqué par les Pays-Bas de Johan Cruyff, le football total. Et dernièrement, j’ai beaucoup observé les équipes de Jurgen Klopp, que ce soit le Borussia Dortmund ou Liverpool. Il y a de l’intensité, on sent un effet dominant. Il y a également un côté passion qui est important. Ça m’est déjà arrivé de montrer des bouts de matchs de Liverpool à mes joueurs. C’est important de montrer aux joueurs ce qu’il se passe au plus haut niveau. C’est arrivé pas plus tard qu’en préparation cet été. Je voulais leur montrer la dynamique collective, l’implication et l’intensité que les joueurs de Liverpool mettaient sur le pressing haut.

Joueur, vous étiez numéro 10, notamment à Muret où vous étiez en concurrence avec Eric Carrière. Le fait d’avoir joué à ce poste vous rend plus exigeant avec les milieux offensifs de votre effectif ?
Peut-être oui mais ça me rend également plus compréhensif. Par exemple, en ce moment, on a un garçon en train d’éclore à ce poste-là, Enzo Le Fée. J’essaie de lui donner un maximum d’indications car les situations qu’il rencontre, je les connais, même si le poste a beaucoup changé et qu’il court bien plus que les meneurs de jeu de l’époque. Quand je jouais, les 10 à l’ancienne étaient de véritables meneurs de jeu. Et moi, en tant que milieu offensif, j’aimais bien quand mon équipe avait le ballon, comme ça, il fallait moins défendre (rires).

« Le résultat est la conséquence du jeu »

Que répondez-vous à ceux qui opposent beau jeu et résultat ?
On ne peut pas les opposer. Les résultats sont toujours la sanction de quelque chose. C’est pour ça qu’avec mes joueurs, je ne parle jamais de résultats ou de classement mais d’ambitions de jeu. On peut être frustrés quand on ne réussit pas à faire ce qu’on veut dans le jeu. Mais la frustration ne vient pas du résultat. Le résultat est une sanction. Si on fait mal les choses, c’est normal qu’on soit sanctionné, qu’on ne gagne pas le match. Parfois, on fait bien les choses et on ne gagne pas le match mais je suis toujours sur un discours d’ambitions de jeu, d’idées de jeu. Le résultat est la conséquence du jeu. Maintenant, en tant que coachs, on est jugés sur les résultats. Il y a un premier et un 20e. Et j’espère que cette saison, on évitera les places de fin (rires).

Dans le football actuel, est-ce nécessaire de savoir jouer dans plusieurs systèmes ?
Les principes de jeu viennent avant les systèmes. C’est ça le plus important. Que fait-on défensivement à la perte du ballon ? Que fait-on quand on le récupère ? Que fait-on selon la zone de récupération ? Je n’aime pas être sur un schéma figé. Le football tend vers cette capacité de jouer dans plusieurs schémas parce que ça pose des problèmes à l’adversaire. Mais il y a toujours un débat. Dans le même schéma, les joueurs prennent des repères. Si l’on change plus souvent, ils en perdent. C’est pour ça que ce sont les principes de jeu qui comptent avant tout.

Est-ce plus facile de gérer un groupe qui vise la montée qu’un groupe qui vise le maintien ?
Les deux sont difficiles, il ne faut pas se faire d’illusions. C’est très difficile de monter de Ligue 2 en Ligue 1 car beaucoup de clubs visent la même chose. C’est également très difficile de se maintenir dans l’élite. Je dis souvent que lorsque l’on joue la montée, on arrive à gagner 3 matchs sur 4 ou 5 alors que lorsque l’on se bat pour le maintien, c’est plutôt une ou deux victoires sur 5 matchs. Et encore. D’un côté, il faut toujours faire preuve d’humilité et remettre l’ouvrage sur le métier chaque semaine car il ne faut pas croire que les choses sont faciles. De l’autre, quand on joue le maintien, il faut toujours croire en ses chances, en ce qu’on est capable de faire collectivement. Il faut que tout le monde reste aligné pour aller chercher cet objectif difficile.

« Penser qu’on est capables de gagner contre qui que ce soit »

Plusieurs de vos anciens joueurs comme Mathieu Bodmer ont été marqués par vos discours d’avant-match. Quelle est votre recette ?
C’est important de contextualiser la rencontre, l’adversaire. Le but est de mettre les joueurs dans un climat de confiance pour les persuader qu’il y a quelque chose à faire même si l’équipe d’en face paraît plus forte sur le papier. Il faut penser qu’on est capables de gagner contre qui que ce soit. Ma philosophie est là. Avec la victoire à 3 points, c’est d’autant plus important de gagner des matchs. Quand on joue le maintien, il faut amener son équipe à ne pas faire de complexe d’infériorité, quel que soit l’adversaire.

Est-ce que vous aimez expérimenter des choses lors de vos causeries ?
La difficulté pour un coach, c’est de ne pas lasser ses joueurs. Il y a 38 matchs de championnat par saison, on se voit tous les jours à l’entraînement… Si on est toujours sur le même discours, les joueurs se lassent plus vite. On doit tout le temps trouver le moyen de resituer les joueurs dans le contexte du match, leur donner confiance. Sinon, je ne suis pas spécialement adepte des nouveautés. Comme tous les coachs, j’ai toujours utilisé la vidéo, des petits trucs pour la motivation. Ce qui compte, c’est de bien lire le scénario du match, bien l’expliquer aux joueurs et que la stratégie soit bien claire avant d’attaquer le match.

Vous êtes réputé pour votre savoir-faire dans la gestion de groupe. Comment réussir à impliquer tout le monde ?
C’est primordial d’impliquer tout le monde pour réussir une saison. Derrière chaque joueur, il y a un homme. Il faut comprendre l’homme avant de comprendre le joueur. Je dis souvent que la saison sera réussie si ceux qui ne sont pas souvent titulaires sont impliqués dans le projet. Ce sont souvent ces joueurs-là qui font la réussite d’une saison. Certains joueurs sont titulaires car j’estime qu’ils ont plus de qualités, qu’ils correspondent davantage à la philosophie que je veux, mais les autres sont là pour les pousser pendant toute la semaine. C’est là-dessus qu’on voit l’état d’esprit d’un groupe. Ceux qui jouent sont contents de jouer mais ceux qui ne jouent pas, il faut prendre du temps pour leur expliquer leur rôle, qui peut être frustrant mais qui est très important. Avec les 5 changements auxquels on a droit cette saison, l’importance des joueurs qui ne débutent pas est primordiale. Avec mes joueurs, je n’utilise jamais les termes « titulaires » et « remplaçants », il y a ceux qui débutent le match et ceux qui le finissent. C’est peut-être parce que ceux qui ont commencé le match ont bien fait les choses que ceux qui le finissent sont performants. C’est imbriqué.

« La colère ne doit jamais mettre en péril le groupe »

Le discours tenu aux joueurs qui ne débutent pas les matchs doit finir par s’essouffler, non ?
Oui, c’est difficile car on sait très bien que le discours ne va fonctionner qu’un certain temps. Sur la durée, on doit changer. Notre travail est de créer les conditions de la performance. Dans un groupe, tout le monde est dans le même bateau du début à la fin. J’accepte que les joueurs qui ne sont pas retenus ou qui ne vont pas débuter soient en colère contre le coach car je suis celui qui prend les décisions. Mais cette colère ne doit jamais mettre en péril le groupe, les copains avec qui ils jouent. Il n’y a rien à reprocher à ceux qui jouent car ce ne sont pas eux qui choisissent l’équipe qui débute. Je comprends la colère et la frustration des joueurs mais je fais attention à ce que ça n’atteigne pas le reste du groupe, que ça n’engendre pas des difficultés. Autrement, le joueur se sort automatiquement du groupe.

A Luzenac, vous consultiez Fabien Barthez sur la façon de travailler d’Alex Ferguson à Manchester United. Qu’avez-vous retenu de ces discussions ?
J’ai eu cette chance de côtoyer Fabien Barthez à Luzenac et je lui posais des questions toutes simples car on disait qu’Alex Ferguson était le meilleur manager du monde. Je voulais savoir ce que Fabien, en tant que joueur, avait retiré de son expérience avec lui. Ça m’a conforté dans ma vision des choses. Il m’a dit que Ferguson était proche de ses joueurs, qu’il s’occupait beaucoup de l’aspect humain, ce qui ne l’empêchait pas de pousser d’énormes colères dans les vestiaires. Tout au long de la semaine, il se tenait au courant de ce qui se passait dans la vie de ses joueurs, dans leurs vies d’hommes, de ce qui pouvait impacter leur performance. Ça a confirmé la vision que j’avais de la gestion d’un groupe.

Vous collaborez avec un coach en management. Que vous apporte-t-il ?
Une vision extérieure, car il ne vient pas du football. Ça fait 5 ou 6 ans que je travaille avec lui. C’est important pour les coachs d’avoir des soupapes pour sortir de notre environnement. Ça donne des clés. Ça m’apporte d’avoir des discussions avec un coach qui vient du sport et qui connaît le management de haut niveau, qui travaille aussi avec les cadres de très grosses entreprises. Ça donne plus de hauteur. C’est un « coach des coachs », avec une vraie expertise.

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