Adil Rami (ESTAC).
Interview

Adil Rami : « Pourquoi Troyes m’a choisi moi ? »

Publié le 06/10/2021 à 11:26 - NM

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Arrivé à la fin du mois d’août à l’ESTAC Troyes, Adil Rami revient sur les coulisses de sa signature, sa longue préparation physique, mais aussi sur sa soif de montrer qu’il est encore au niveau après plusieurs saisons difficiles.

Recruté par l’ESTAC Troyes le 24 août dernier, Adil Rami n’a pas encore disputé la moindre minute avec le promu en Ligue 1 Uber Eats. Alors que le champion du monde 2018 devait retrouver les pelouses de l’élite avant la trêve internationale, il a vu ses débuts retardés par une gêne au mollet. Rencontré il y a plusieurs jours, le défenseur central de 35 ans s’est exprimé sur son choix de rejoindre l’Aube, avant d’évoquer sans détour les doutes qui entourent sa condition physique depuis son départ de l’Olympique de Marseille. Parfaitement conscient du fait que Laurent Batlles peut « émettre des réserves » à son égard, l’ancien joueur du LOSC compte bien montrer à tous les amateurs de football qu’il est « encore là et qu’il n’abandonne jamais. »

Adil, pouvez-vous nous raconter les coulisses de votre signature à l’ESTAC Troyes ?
J’étais en préparation à Saint-Tropez, mais j’avais l’ambition de partir vivre aux États-Unis. Je voulais trouver un club là-bas et, dans le même temps, préparer ma reconversion de commentateur pour la Coupe du monde 2026. J’ai la chance de très bien parler espagnol et d’avoir un niveau correct en anglais, donc je me disais que c’était le moment de me plonger dans ce milieu. J’avais aussi l’opportunité de travailler pour RMC ou encore de rejoindre Les Grosses Têtes sur RTL. J’étais très heureux de ces propositions, car il n’y a pas beaucoup de footballeurs en fin de carrière qui en reçoivent autant. Puis j’ai eu un appel de mon entourage et on m’a dit : « Est-ce que tu es ok pour revenir en Ligue 1 ? ». J’ai demandé : « Quel club ? » et on m’a répondu : « Troyes ». J’ai réfléchi dix minutes et j’ai dit : « C’est parti ! ». L’obstacle le plus difficile, c’était la visite médicale. Le staff a envoyé du lourd. Ils m’ont testé de la tête aux pieds (rires). Ça a été une journée très, très compliquée physiquement, mais mon corps a réussi à tenir. A 35 ans, j’en suis très fier.

Quelles sont les raisons qui vous ont motivé à faire ce choix ?
Elles sont nombreuses : Laurent Batlles, un groupe jeune, un style de jeu reconnu la saison passée en Ligue 2 BKT, l’ambition du City Football Group, et surtout le fait de me rapprocher de mes enfants. Ils aiment le football, ils m’en parlent souvent, et je me suis dit qu’il était temps qu’ils puissent voir leur papa jouer de plus près. Tous ces arguments additionnés m’ont convaincu. En tant que compétiteur, je me suis dit que c’était le choix parfait. Et puis j’aime le foot et les défis. C’est une véritable chance qui m’a été offerte par Troyes. D’ailleurs, quand les gens me demandent : « Pourquoi tu as choisi Troyes ? ». Je leur réponds la question inverse : « Pourquoi Troyes m’a choisi moi ? ». Le club prouve, il monte, il travaille, alors que, moi, pendant deux ans, c’était comme ci comme ça. Je suis très reconnaissant envers le club de pouvoir porter ce maillot.

Justement, votre arrivée a suscité de l’engouement. Comment l’avez-vous perçu ?
Je ne m’y attendais pas. On parlait de Sergio Ramos, puis de Lionel Messi, donc je pensais que j’allais passer inaperçu. Et finalement, ça a fait couler de l’encre. C’est une fierté. Après, l’engouement, c’est bien. Sur le moment, c’est appréciable. Mais quand on parle de toi comme ça, il faut toujours garder en tête que c’est éphémère. Car la réalité, c’est qu’il faut que je travaille pour pouvoir répondre aux attentes du club, du coach et des supporters. Je me le répète constamment à l’entraînement, dans ma voiture ou chez moi. C’est le plus important.

« Ma passion pour le foot, on ne me l’enlèvera pas »

Où en étiez-vous physiquement avant de rejoindre l’ESTAC ?
Je ne vais pas mentir, ça a été compliqué après l’Olympique de Marseille. Mais la saison dernière, j’ai réussi à enchaîner pas mal de matchs avec Boavista (22 matchs). J’ai fait partie des joueurs les plus importants pour permettre au club de décrocher son maintien. C’était pas mal, j’étais bien physiquement sans être exceptionnel. Là, à mon arrivée à l’ESTAC, j’ai eu la chance de rencontrer Pascal Faure et Mathieu Dubarry (préparateurs physiques). Ils m’ont concocté une vraie préparation, ça n’a rien à voir avec mes dernières expériences. Ils passent tout en revue. Ils essayent de pousser la machine au maximum au niveau de mon cardio, et on a encore un processus de travail. Ils font les choses progressivement pour que je sois à 100%, sans prendre le moindre risque. Je ne m’étais plus préparé de cette manière depuis plus de deux ans. Bien évidemment, les premiers matchs vont être difficiles. Rien ne remplace le terrain. Mais sans avoir joué avec Troyes, je me sens déjà beaucoup mieux que la saison dernière avec Boavista.

Vous sentez-vous en mesure d’apporter votre expérience ?
Déjà, il va falloir que je gagne ma place. Il y a beaucoup de défenseurs centraux, même s’ils sont jeunes, je vais devoir respecter la hiérarchie. Du fait de ma carrière et de mon expérience, je sais m’adapter et me montrer patient pour attendre mon heure. Mais, comme un enfant qui a bien fait ses devoirs à l’école, je suis serein et j’ai hâte de montrer que j’ai bien travaillé. Aux supporters, au coach et au public français, qu’il m’aime ou qu’il ne m’aime pas, je vais montrer que je suis encore là, que je n’abandonne jamais. Tant que j’ai encore ce sentiment de pouvoir apporter quelque chose, je vais le faire sans me poser de question. Certes, à un moment donné, j’ai voulu arrêter avec les blessures et l’hypocrisie du monde du foot. Mais je me suis dit que si je le faisais, j’allais donner raison à mes détracteurs, alors j’ai suivi mon cœur et ma passion en choisissant de continuer. Ma passion pour le foot, on ne me l’enlèvera pas.

« Je m’en fous de mon passé »

Quels sont vos objectifs sur le plan personnel ?
Premièrement, je voulais réussir ma préparation physique. Comme je l’ai dit, ce n’était pas facile et je commence à me sentir de mieux en mieux. Sur ce point, je suis déjà satisfait. Ensuite, il faut que j’arrive à m’installer dans le groupe. Une fois que ce sera le cas, je pourrai me concentrer sur le fait de gagner ma place de titulaire. Je veux être un pilier de cette équipe. C’est très important pour moi. Même à mon âge. Clairement, je m’en fous de mon passé, j’aurai le temps d’en parler après ma carrière avec mes enfants et mes amis. Ce qui m’importe, c’est le présent et le futur.

Depuis votre arrivée, avez-vous ressenti une certaine attente de la part de vos coéquipiers ?
Le plus important pour eux, c’est qu’ils se sentent à l’aise, qu’ils prennent du plaisir avec moi et qu’on ait une bonne connexion. Petit à petit, je commence à échanger avec les autres défenseurs centraux. Que ce soient des jeunes ou des joueurs confirmés, j’essaye de leur faire comprendre qu’on doit se parler H24. Mon travail, que je fais naturellement, c’est de créer des liens entre tous les joueurs. Je sais que pour avoir de bons résultats, il faut avoir une bonne cohésion. C’est quelque chose que j’arrive à impulser. Pour le moment, je vois bien qu’ils essayent d’apprendre à me connaître, mais il n’y a pas grand-chose à découvrir par rapport à tout ce qu’on peut entendre à mon sujet.

Vous ont-ils déjà demandé des conseils ?
Quelques jeunes. Je leur explique qu’il faut communiquer et avoir confiance en ses partenaires. Dès qu’il y en a un qui va au duel, il faut vraiment qu’il se dise qu’en cas de glissade, d’appel contre-appel ou de duel perdu, il y aura toujours un coéquipier pour le couvrir. Sur le marquage préventif, je leur explique aussi que lorsqu’on a la possession du ballon et que le bloc est haut, on ne doit pas être spectateurs. C’est à ce moment-là qu’on doit être en place pour anticiper la moindre perte de balle. C’est-à-dire que s’il y a deux attaquants en face, on doit être trois, avec deux joueurs au marquage et un qui couvre. C’est fondamental quand nos joueurs offensifs ont le ballon. Et ça, il faut l’intégrer petit à petit, ce n’est pas si facile. J’essaye d’apporter mon expérience sur ce type de points, mais je ne veux pas fausser le travail du coach. Je dois aussi apprendre à connaître le style de jeu de l’équipe.

« Mon arrivée a été compliquée à gérer pour le coach »

Après avoir régulièrement évolué dans des clubs du haut de tableau, comment s’adapte-t-on au fait de jouer le maintien ?
C’est très, très dur. En plus, quand tu joues avec des jeunes, comme à Boavista, il faut leur faire comprendre que le stress et la peur sont nos pires ennemis tout au long de la saison. Le groupe doit savoir rester calme, ne pas se poser de question, se serrer les coudes et oser jouer. Si tu commences à avoir le ballon qui te brûle les pieds, tu ne vas pas t’en sortir. A Troyes, ce que j’aime vraiment dans l’équipe, c’est que tout le monde travaille. Il n’y a pas d’égo. Dans les grands clubs, parfois, les joueurs ont du talent mais ils ont trop d’égo. Ça peut plomber le collectif et je déteste ça. Pour un joueur comme moi, très généreux, avec du cœur et qui aime l’humain, je suis bien servi ici. Il faut simplement que le groupe prenne conscience qu’on a une belle équipe. Certes, on a l’étiquette de promu, c’est comme ça, mais ça ne veut pas dire qu’on doit la conserver. On est en Ligue 1 Uber Eats, comme le PSG, il faut jouer et savoir profiter des équipes qui vont nous prendre de haut.

L’entraîneur Laurent Batlles vous a-t-il dit comment il souhaite vous utiliser ?
Mon arrivée a été compliquée à gérer pour le coach parce qu’il ne savait pas où j’en étais physiquement. Sincèrement, je ne sais pas trop ce que je dois penser de sa volonté me concernant. Il a déjà un bon groupe. Quand le club m’a recruté, je n’ai pas eu la garantie du coach d’avoir du temps de jeu. On a beaucoup de respect l’un pour l’autre. Je me mets à sa place, quand on regarde ma carrière depuis la fin de mon aventure à Marseille, c’est logique d’avoir des doutes. Il a raison d’émettre des réserves et d’attendre que je fasse mes preuves. Ce défi me plaît. C’est à moi de lui montrer au quotidien qui je suis et comment je suis. Je pense qu’une fois qu’il m’aura compris, il va réussir à m’utiliser à bon escient. Je sais personnellement que je peux beaucoup apporter à cette équipe de Troyes. Maintenant, il va falloir que je continue d’être performant dans ma préparation et aux entraînements, puis je verrai avec lui ce dont il a besoin.

Comment percevez-vous le fait d’être entraîné par un ancien joueur contre lequel vous avez joué en Ligue 1 Uber Eats ?
Je trouve que c’est une belle preuve de longévité. Quand tu performes aussi longtemps à haut niveau, car dans tous mes clubs j’ai joué en première division, avoir la chance de pouvoir revenir en Ligue 1 Uber Eats à 35 ans, c’est une fierté. En plus, je suis content d’être entraîné par Laurent Batlles car il a encore la fibre du footballeur, alors qu’avec le temps, certains coachs oublient des détails et le discours passe moins bien. Quand il parle football, je le comprends directement, le message est clair. Ce qui est appréciable aussi, c’est qu’on peut donner notre avis sur une situation qu’on n’arrive pas à comprendre. Il va revenir dessus et l’expliquer avec pédagogie.

Vous avez côtoyé des entraîneurs reconnus depuis vos débuts. Êtes-vous surpris et conquis par la méthode Laurent Batlles ?
Quand il était joueur, il utilisait déjà beaucoup sa tête pour analyser le jeu, il était très malin et il savait exactement ce qu’il faisait, donc je ne suis pas surpris. C’est un coach très intelligent. Comme je l’ai dit, il a aussi cette humilité d’écouter. Tu peux communiquer. Il est vraiment très humain. En plus, avec le style de jeu qu’il prône, j’espère qu’on va jouer plus que le maintien. L’exemple à suivre, c’est le RC Lens de la saison passée. Certes, on a beaucoup de joueurs qui ont été recrutés en fin de mercato, l’équipe met un peu de temps à se mettre en place, mais on a tous les ingrédients pour faire une bonne saison.

« La Ligue 1 Uber Eats est une magnifique vitrine »

Vous, qui avez joué en Espagne, en Italie, en Turquie, en Russie et au Portugal, quel est votre regard sur l’évolution du championnat ?
Il a passé un cap et j’en suis très heureux. Aujourd’hui, quand tu reviens dans le championnat de France, les gens te félicitent. Ce n’était pas le cas dans le passé. Grâce au Paris Saint-Germain, qu’il ne faut pas prendre pour un ennemi mais un rival, la Ligue 1 Uber Eats est une magnifique vitrine, avec des joueurs comme Lionel Messi ou Sergio Ramos. L’OM a aussi démarré un nouveau cycle avec Jorge Sampaoli et ses nombreuses recrues. C’est positif. Il ne faut pas oublier l’OL également. Je suis fou de Jean-Michel Aulas et de Juninho. Avec tous ces personnages, la Ligue 1 Uber Eats évolue dans le bon sens. J’espère que cela va pousser les jeunes à rester au lieu de partir à l’étranger.

Vous évoquiez Lionel Messi, c’était votre bête noire en Espagne (aucune victoire en 12 matchs)…
Certes, je n’ai jamais gagné, mais il y a eu des matchs nuls (3), et j’ai récupéré 4 ou 5 maillots de lui (rires). Le pire, c’est qu’avec Séville on a gagné une fois 2-1 à la maison face à son Barça (le 3 octobre 2015) et j’étais blessé. (Il réfléchit) Oh là là, douze matchs quand même… Il était trop fort. A l’époque, il était toujours dans mon dos, en position de hors-jeu, puis il se replaçait doucement, il touchait la ligne médiane, repartait et trouvait toujours Pedro en relais. C’était incroyable. Maintenant, il est davantage dans un rôle de passeur, donc c’est plus facile pour les défenseurs, on peut l’attendre. Je ne pense pas qu’il soit encore capable de faire ses slaloms de débutant. D’ailleurs, comme je suis un grand fan de Kylian Mbappé et que j’espère profondément qu’il aura un Ballon d’Or, je suis content qu’il soit resté au PSG. Pas pour moi, car je n’aime pas les joueurs comme lui qui atteignent leur pointe de vitesse en quelques secondes, mais parce que Lionel Messi va le régaler. Sincèrement, si Kylian comprend les appels qu’il doit faire, ça va faire très mal, Messi saura faire la passe au bon moment et parfaitement la doser.

Lors de votre arrivée à Troyes, vous avez évoqué l’équipe de France. Est-ce vraiment encore dans un coin de votre tête ?
(Il sourit) Déjà, pour aller en équipe de France, le plus important, c’est ton niveau de jeu. Didier Deschamps ne prend pas un joueur seulement parce qu’il met l’ambiance et apporte de la cohésion. Il s’en fout complétement, il veut des joueurs performants sur lesquels il peut compter. Après, si en bonus, tu es généreux, tu as une bonne mentalité et que tu apportes de la joie de vivre, oui, il va signer pour toi. Bien évidemment, c’est presque impensable que je retourne en équipe de France, mais j’ai du mal à ne pas y penser. Ça fait partie de mon caractère, et personne ne m’empêchera de rêver. Mais je comprends les gens qui vont lire cette interview et qui vont se dire : « Qu’est-ce qu’il raconte ? Il postule pour les Bleus alors qu’il ne joue même pas. » C’est ma manière d’être. Dans ma tête, je me dis toujours : « Si tu fais une grosse saison avec Troyes et que tu montres à tout le monde que tu peux répondre présent, pourquoi pas. »