Interview

Vincent Pajot : « Thiago Motta, c’était comme s’il jouait avec ses enfants »

Publié le 10/05/2022 à 09:31 - LFP

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A 31 ans, Vincent Pajot est dans sa 11e saison consécutive en Ligue 1 Uber Eats. Ce qui en fait un observateur éclairé de l’évolution du championnat et d'évoquer une carrière marquée par M’Vila, Galtier, Féret, Thiago Motta et forcément Frédéric Antonetti.

Avec le brassard de capitaine, Vincent Pajot a marqué contre l’OL (3-2) son 1er but en Ligue 1 Uber Eats depuis décembre 2017, après être resté muet lors de ses 75 rencontres précédentes. Un but qui permet aussi au FC Metz (19e) de conserver l’espoir à deux journées de la fin avec une première victoire depuis janvier dernier. Entretien avec l'expérimenté milieu lorrain.

Vincent, cela fait maintenant un peu plus de dix ans que vous avez débuté en Ligue 1 Uber Eats (septembre 2011) et vous êtes dans votre 11e saison consécutive dans le championnat (3e meilleur bilan parmi les joueurs actuels). Vous souvenez-vous de votre premier match ?
C’était au Vélodrome avec Rennes, déjà avec Frédéric Antonetti. Je ne m’y attendais pas du tout. C’est plus simple à gérer comme ça, car on ne réfléchit pas, on y va ! A l’époque je commençais à être dans le groupe, mais je ne jouais pas. J’étais reparti de zéro (de retour de mon prêt en Ligue 2). Le fait de débuter un match, en plus à Marseille, était une surprise. Mais le coach ne m’a rien dit de spécial pour cette première. Il l’a annoncé en donnant la feuille de match deux heures avant le coup d’envoi. C’était sympa de débuter dans ce stade et de gagner (1-0), moi qui suis Parisien…

En effet, vous venez du Val-d’Oise. Comment vous êtes-vous retrouvé au centre de formation du Stade Rennais ?
Je jouais avec mon frère à Saint-Leu-la-Forêt qui était le club phare du département. Et une année, en U16, on était un peu plus exposés et je me suis fait repérer. Pour mes parents, c’était avant tout les études. Moi, juste en voyant les infrastructures j’ai été convaincu de rejoindre le Stade Rennais.

Un choix qui s’est avéré judicieux, puisque vous y remporté la Coupe Gambardella (2008) avec Laurent Huard, notamment aux côtés de Yann M’Vila.
oui, et je pense que cela a été une chance pour moi d’être formé à ses côtés, parce qu’il était déjà très précoce. Cela m’a permis de suivre la cadence. Comme il avait un temps d’avance sur tout le reste de notre génération, je me suis un peu inspiré de lui. Il était déjà un joueur moderne au milieu de terrain. Il avait un bagage beaucoup plus technique que moi, et moi j’étais à la récupération : nous formions un duo complémentaire.

« Antonetti met du cœur dans ses causeries »

En revanche, c’est du côté de l’USBCO en Ligue 2 BKT que votre carrière professionnelle démarre réellement en 2010. Quel souvenir en gardez-vous ?
J’ai signé mon premier contrat avec Rennes, mais en effet on me prête directement à Boulogne-sur-Mer. Là-bas, je suis passé au monde adulte. C’était terminé de jouer avec des jeunes tous les week-ends. Je suis désormais considéré comme un joueur pro. Il faut être plus structuré aussi bien dans sa tête que dans son jeu. Je pense que ce prêt m’a permis de franchir un cap et de comprendre les exigences de mon poste et plus largement du professionnalisme. Cela a servi de déclic, j’ai vraiment considéré le foot comme un métier. Laurent Guyot m’a en ce sens bien aiguillé, je lui dois beaucoup. C’était une aubaine pour moi d’avoir un entraîneur formateur tout en étant dans un groupe pro.

Et concernant Frédéric Antonetti, celui qui vous a lancé en Ligue 1 Uber Eats et que vous avez retrouvé à Metz (janvier 2020), votre relation doit être différente aujourd’hui par rapport à l’époque de vos 20 ans ?
Nous avons tous les deux changé, mais son coaching reste relativement le même. Il est toujours franc et droit. Il dit les choses quand il le faut. Il met par exemple toujours du cœur dans ses causeries ! En général, ça remonte à bloc. Évidemment, il ne m’aborde pas de la même façon que lorsque j’avais 20 ans. Ce qui est bien avec lui, c’est que si on est performant il n’hésitera pas à vous faire jouer. Donc à l’époque rennaise, tout le monde avait sa chance, en particulier les jeunes. Il n’a jamais eu peur de les lancer. C’était important pour moi de savoir que si j’étais bon je pouvais tirer mon épingle du jeu.

Votre relation avec lui est bien de confiance, car il vous a plusieurs fois confié le brassard de capitaine du FC Metz. Quel sens donnez-vous à cette première pour vous en Ligue 1 Uber Eats ?
Le brassard c’était juste de circonstance. Normalement il y a Bronn et de Préville devant moi. Je suis la troisième lame ! (rires) Ça ne change pas grand-chose. Je reste le même sur le terrain. Certains joueurs aiment l’avoir, personnellement je n’y prête pas trop attention.

Du coup avec votre expérience de la Ligue 1 Uber Eats, quel rôle avez-vous sur le terrain auprès des autres joueurs ?
Je ne suis pas là pour les saouler. Ils sont tous professionnels et jouent en Ligue 1 : ils savent ce qu’ils ont à faire. Mais avec mon expérience, je comprends l’exigence de ce niveau et il y a des moments dans un match où il faut être encore plus attentif. Si j’interviens, c’est souvent dans ces moments précis. J’essaye de faire en sorte que les jeunes aient le bon état d’esprit, qu’ils soient impliqués. En général, s’il y a ça, tout se passe bien. Pour cela, le mieux reste encore de leur montrer l’exemple.

On se dit « c’est bon, c’est fait. J’ai marqué en Ligue 1 »

Votre premier but en Ligue 1 Uber Eats n’est pas arrivé aux côtés d’Antonetti à Rennes (août 2013), mais de son successeur (Philippe Montanier). Pouvez-vous nous raconter ce moment toujours spécial ?
C’était une petite libération après deux saisons sans marquer. On commençait un peu à me charrier… J’avais beaucoup de situations, mais je ne marquais pas…Alors tout le monde commençait à se poser des questions ! Mes coéquipiers aussi. Ce n’était pas vraiment un objectif, mais ça fait du bien. Je l’ai pris comme un bonus. On se dit « c’est bon, c’est fait. J’ai marqué en Ligue 1 ».

Et une semaine après, vous connaissez une autre première, celle-ci moins positive, votre premier carton rouge...
C’était à Nice. Pareil, on se dit « ça aussi c’est fait ! » (rires). C’était en fin de match, je voulais récupérer l’erreur d’un coéquipier avec un joueur qui partait au but et je le fauche... Il faut passer par là pour l’expérience. C’est une intervention que je ne ferais plus aujourd’hui.

Vous avez aussi connu du côté de l’AS Saint-Etienne (2015-2017) un autre entraîneur emblématique de notre championnat, Christophe Galtier. Comme cela s’est-il passé avec lui ?
Galtier est très pointilleux tactiquement. Il est performant dans tout ce qu’il fait. Quand on est à Saint-Etienne, il faut des résultats. Il y a donc de l’exigence. Il m’a beaucoup apporté, notamment sur ce point. Et humainement, il est vraiment génial. Il faut l’avoir eu comme entraîneur pour comprendre.

Outre ces coaches charismatique, quels joueurs vous ont aussi permis de vous construire footballistiquement ?
Il y a d’abord Steven Gerrard que j’ai toujours adoré. J’aimais le personnage, ce qu’il dégageait sur le terrain avec Liverpool. A Rennes, il y a eu à mes débuts Etienne Didot et Mickaël Pagis. Quand je le voyais devant le but, je me disais, « c’est quoi ça ?! ». La justesse dans les gestes… J’ai toujours aimé m’inspirer des autres joueurs pour progresser. Prendre à droite à gauche des petites choses pour ensuite me perfectionner dans mon jeu. C’était un vrai plus pour moi de côtoyer un Julien Féret, par exemple pour sa manière de se déplacer, sa qualité technique. J’ai beaucoup appris en le regardant.

Et parmi les autres milieux de terrain que vous avez croisé au cours de votre carrière ?
Le milieu Motta-Verratti-Matuidi, c’était costaud ! Thiago Motta c’était un joueur impressionnant. Il avait une grande simplicité dans son jeu. Un peu comme s’il jouait avec ses enfants. Je regardais ses matchs pour essayer de comprendre ce qu’il faisait pour être à un tel niveau. C’est un joueur qui inspirait. Et Verratti est tellement fort. J’ai rarement réussi à récupérer un ballon sur lui. Même quand on le presse et que l’on pense l’avoir, il réussit à s’extirper…Il réussit à se sortir de situations dans lesquelles aucun autre milieu n’oserait juste se mettre. Et il a un côté joueur que j’adore.

Pourtant les matchs face au PSG ne doivent pas forcément être les plus agréables à disputer…
Le PSG, c’est à double-tranchant. On n’aime pas trop les affronter, mais quand on gagne le bonheur est décuplé. Mais jouer contre le PSG, c’est toujours dur…on court beaucoup ! Jeune, j’étais un grand fan de cette équipe. J’allais au Parc voir Ronaldinho. Et comme mon frère a joué au PSG pendant quelques années, je pouvais assister aux entraînements au Camp des Loges.

« Avec cinq changements, un joueur sait qu’il aura la possibilité de se montrer »

Pour en revenir à vous, après 11 saisons consécutives en Ligue 1 Uber Eats, dans quels domaines estimez-vous avoir progressé ?
Déjà tactiquement, enfin j’espère ! Là où j’ai le plus évolué, c’est du côté de ma fougue. J’ai toujours été un fougueux. Si je peux aller aux quatre coins du terrain, j’y vais ! Maintenant, je me suis beaucoup canalisé pour me concentrer sur mon football. Avant, il m’arrivait d’en faire un peu trop pour les autres au point d’en oublier ma performance personnelle. Donc j’ai progressé dans le domaine tactique pour identifier mon rôle et y être le plus performant possible. Savoir ce que je dois faire à mon poste pour aider au mieux l’équipe. Et pas toujours penser aux autres. Car lorsque l’on est trop fougueux, on a tendance à dépasser sa fonction, alors que l’important est déjà d’être bon dans ce que l’on a à faire.

Du coup avec les années, vous vous êtes concentrés sur le secteur défensif et la récupération ?
Avec l’âge on recule sur le terrain ! Mais ça dépend surtout des choix des coaches. Au début de ma carrière, j’ai beaucoup joué relayeur et après je suis tombé dans des équipes comme Saint-Etienne où on jouait plus en contre, donc un jeu davantage basé sur une assisse défensif forte. Et quand on est amené à être plus impliqué défensivement, on axe le travail spécifiquement sur ce secteur, comme le jeu de tête ou encore le placement.

Et concernant votre physique. Comment a-t-il évolué notamment avec les blessures ?
C’est certain qu’entre aujourd’hui et il y a dix ans je fais davantage attention à mon corps. Mais sur le terrain, on ne calcule pas. Si je le faisais, je ne serais pas bon. Je donne tout. Les blessures font partie du jeu, cela inquiète plus mes proches que moi. C’est certain que j’ai plus de routines aujourd’hui qu’à 20 ans. A cet âge on n’a pas forcément besoin de s’échauffer autant. A 30 ans, on est un peu plus rouillé, il faut plus de temps pour monter en température.

« Si je cours moins de 11 kilomètres par match, c’est qu’il y a un problème »

Et par rapport à vos premières années, comment jugez-vous l’évolution de la Ligue 1 Uber Eats ?
Il y a de plus en plus de concurrence. Personnellement, c’est une grande satisfaction d’y avoir passé tout ce temps. Le championnat est aussi beaucoup plus tourné vers l’étranger, ce qui ramène toujours plus de joueurs. Mais ce qui est intéressant aujourd’hui c’est le nombre de changements possibles. Avec cinq plutôt que trois, cela laisse l’opportunité à davantage de joueurs de s’exprimer. Ça change l’approche. Parce que même s’il n’est pas titulaire, un joueur sait qu’il aura la possibilité de se montrer. Avant avec trois changements, les coachs étaient plus frileux, ils pouvaient avoir peur de prendre une mauvaise décision. Chez les jeunes, il m’est arrivé de ne pas rentrer pendant quatre ou cinq matchs de suite. C’était plus difficile que maintenant pour un jeune qui est sur le banc en Ligue 1.

Parmi les dernières évolutions importantes, il y a la place donnée aux datas. Quelle importance leurs accordez-vous ?
Au début de ma carrière, il n’y avait pas du tout de datas. A présent, tout cela fait totalement partie du foot, avec notamment les médias. Il arrive qu’il y ait des ratios que je ne comprends pas trop… Mais certaines stats sont très utiles. Pour ma part, j’ai des références dans mes stats spécifiques. Si je cours moins de 11 kilomètres dans un match c’est que quelque chose n’a pas été. Même chose sur les courses à haute intensité. Cela donne des repères pour situer mes performances.

Concernant les jeunes milieux de Ligue 1 Uber Eats, quel regard portez-vous sur eux ?
Ils sont de plus en plus forts ! Ils dégagent beaucoup de maturité dans leur jeu. Je ne pense pas que j’en avais autant à leur âge. Au-delà de leur talent, c’est cette maturité qui est impressionnante. Quand je vois un Tchouaméni qui est déjà en équipe de France, je me dis que ça ne doit pas être facile à gérer. Il ne semble pas impressionné par tout cela. Ces jeunes sont prêts plus tôt que nous. Ils sont aussi sans doute plus ambitieux qu’auparavant.

Et du côté du FC Metz. Quelle est la pépite à suivre au milieu du terrain ?
Cette année, celui qui progresse bien c’est Boubacar Traoré. C’est un bon récupérateur. Il est performant et joue beaucoup. Sa force est de bien sentir les coups pour récupérer les ballons. Il est aussi à l’aise techniquement avec un gros volume de jeu. Il a un peu tout ce que l’on demande à un milieu, avec aussi une bonne frappe. Mais il y en aura d’autres. Généralement au FC Metz, il y a des jeunes qui sortent tous les ans !