Interview

Franck Haise : « J’espère que je ne saoule pas trop les joueurs ! »

Franck Haise : « J’espère que je ne saoule pas trop les joueurs ! »

Interview
Publié le 04/08 à 11H32 - Arnaud Di Stasio

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Le mercato du RC Lens à la loupe, la psychologie, le yoga, les méthodes de la cellule de recrutement, l’ennemi routine, son fils, le retour de Seko Fofana en sélection… Entretien avec Franck Haise, l’entraîneur des Sang et Or.

Pour votre première saison sur le banc en Ligue 1 Uber Eats, le RC Lens a terminé 7e. Avant de terminer de nouveau à la 7e place la saison dernière. On dit souvent que le plus dur dans le football, c’est de confirmer. Est-ce encore plus dur de reconfirmer ?
Dans le football, il faut confirmer chaque saison, c’est évident. Mais au-delà de confirmer chaque saison, il faut confirmer chaque week-end, que ce soit l’équipe, les joueurs individuellement ou l’entraîneur. C’est le postulat de départ, tout le monde le connaît et essaie de suivre les règles du jeu… Cette saison, on va donc essayer de re-reconfirmer !

Plus sérieusement, quels sont les objectifs du RC Lens cette saison ? Vu la dimension du club, jusqu’où pensez-vous pouvoir aller ?
Il n’y a pas de limite à se fixer, tout en restant lucide sur nos moyens et les moyens des autres. On sort d’une très grosse saison parce qu’on a fini 7e au classement et qu’on a confirmé la saison précédente. On a surtout fini 7e avec 62 points, soit 5 de plus que la saison précédente, ce qui est assez énorme. Et pour autant, on n’a pas fini européen. Quand on regarde les six équipes qui ont terminé devant nous, ça fait sens. Il y a une forme de logique avec un gros top 5 et Strasbourg, une équipe qui nous ressemble même si le club est remonté en Ligue 1 quelques années avant nous. Le 5e au classement, c’était Nice, avec 66 points, ce qui montre que c’était une saison particulière. Mais on ne va pas se fixer de limite, d’abord dans le jeu, comme c’est le cas depuis deux ans, et dans la vie de groupe, dans la cohésion qu’on a réussi à mettre en place depuis notre retour en Ligue 1. Il ne faut pas se fixer de limite tout en entretenant ça, ce qui est loin d’être évident.

« Cet été, on n’a fait signer que des joueurs du haut de nos listes »

Au contraire de beaucoup de clubs du championnat, le RC Lens a très vite avancé sur son mercato…
C’est un réel avantage je pense. On a pu avancer vite, et avec les recrues que l’on souhaitait. On recrute toujours des joueurs qu’on a voulus faire venir mais parfois, le joueur qui arrive, n’est pas le premier de notre liste. Cet été, on n’a fait signer que des joueurs qui étaient en haut de nos listes. Ça nous a permis de les avoir à disposition dès la reprise ou lors des premiers jours de la préparation. On a déjà plusieurs semaines de travail en commun même si certains ont repris un peu en décalé car ils avaient joué lors de la dernière trêve internationale ou qu’ils revenaient de blessure, comme Jimmy Cabot. Il fallait reprendre fort mais intelligemment, sans brûler les étapes. Mais c’est sûr que c’est un très gros avantage d’avoir ses recrues à la reprise. Ça leur permet d’assimiler les principes de jeu et la méthodologie d’entraînement, de connaître leurs nouveaux partenaires plus vite.

Vous parliez des listes que vous établissez. Pouvez-vous nous détailler le processus de recrutement au club et toute la chaîne qui peut exister ?
Sans dévoiler de secrets, je peux dire qu’il s’agit d’une chaîne assez courte, avec une cellule de recrutement qui travaille autour du directeur sportif Florent Ghisolfi. On a des gens très compétents qui sont issus d’horizons différents, sans trop en dire. On tient des réunions sur le recrutement très régulièrement tout au long de la saison. Il y a des joueurs qu’on suit pendant plusieurs années. Ce qui compte au moment de prendre la décision finale sur un joueur, c’est qu’on soit tous parfaitement alignés : la cellule de recrutement, Florent Ghisolfi et moi.

Pouvez-vous nous citer un exemple de joueur que vous suiviez depuis longtemps ?
Florent a déjà expliqué que la cellule et lui suivaient Loïs Openda depuis ses débuts avec Bruges (lors de l’été 2018). Ça se passe souvent comme ça. Des joueurs vous marquent et vous continuez à les suivre, que ce soit très intensément comme lors des derniers mois pour Loïs ou un peu moins régulièrement. Même chose avec Jimmy Cabot, que j’ai connu à Lorient, ou Wesley Saïd, que je suivais depuis sa formation à Rennes. On suit toujours le parcours et l’évolution des joueurs qui nous tapent dans l’œil à un moment, par exemple, Jimmy Cabot et son passage comme piston la saison dernière avec Angers. Selon les performances et les contextes, on va accentuer ou réduire ce suivi.

« On suivait Loïs Openda depuis plus de trois ans »

Parmi vos recrues de l’été, vous avez notamment enregistré les arrivées de Łukasz Poręba, Adam Buksa et Loïs Openda donc, qui ne viennent pas d’un des cinq grands championnats. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces profils ?
On suit Łukasz Poręba depuis le début de la saison dernière. Il n’a que 22 ans mais il a déjà joué plus de 100 matchs en Ligue 1 polonaise. Il compte beaucoup de sélections avec les équipes de jeune de la Pologne, notamment les Espoirs dont il était capitaine en juin. C’est un milieu avec un gros volume de courses et un vrai toucher de balle, la capacité à voir vite, à trouver des passes qui cassent les lignes, qui trouvent la profondeur. Il a une belle variété de surfaces de contact d’ailleurs car il a un joli extérieur du pied, ce qui est rare aujourd’hui. Avec Łukasz, on est dans une démarche d’intégration progressive car il est jeune, il quitte son pays pour la première fois, il y a la barrière de la langue même s’il se débrouille bien en anglais… Mais sur le terrain, on voit déjà que c’est un garçon intelligent, qui comprend vite et qui est très à l’écoute.

Et Adam Buksa ?
Comme beaucoup de clubs, on suit beaucoup de championnats différents. A Lens, on suit particulièrement la MLS, où on avait repéré Przemysław Frankowski, qui est arrivé l’été dernier. Adam nous a très vite plu car son profil est différent de celui de nos autres attaquants. On peut croire qu’il présente certaines ressemblances avec des joueurs de l’équipe mais pas tout à fait. Déjà, il est gaucher. Il est très adroit de la tête. Il est à la fois capable d’ancrer le jeu, d’être un joueur d’appui et de déviation tout en pouvant éliminer facilement à l’approche de la surface avant d’avoir des enchaînements de qualité et rapides malgré sa morphologie. C’est aussi un vrai finisseur. Et dans l’état d’esprit, il combat, il est capable de presser et contre-presser… Il y a beaucoup de choses positives qu’on voit chez Adam depuis qu’on le suit. Vous savez aussi qu’il joue en équipe de Pologne, une vraie nation de football où il y a du beau monde devant… Ça en dit long. Adam a réussi à marquer dès ses premières sélections, il a pris confiance. C’est quelqu’un qui maîtrise plusieurs langues et ça part très bien pour le français. Je crois qu’il s’est fixé le challenge de maîtriser le français en quelques mois.

Enfin, pouvez-vous vous exprimer sur Loïs Openda ?
Comme je le disais plus tôt, on avait un regard sur lui depuis plus de trois ans, notamment car on suit beaucoup les championnats belge et néerlandais, où il a été prêté deux ans. Loïs a un profil qu’on recherchait car il est très complet. C’est à la fois un finisseur, capable d’attaquer fort le but de la tête et des deux pieds, mais il a aussi des jambes pour jouer en transition car il est très dynamique et rapide. Ces dernières années, il a progressé dans ses déplacements pour être disponible dans la construction du jeu. Encore une fois, il est très complet. Le fait qu’il ait connu ses premières sélections en équipe de Belgique en juin le prouve. Il avait déjà été convoqué par Roberto Martínez lors de la trêve internationale précédente. Lorsqu’on est dans les 22-23 meilleurs Belges, encore plus au poste d’attaquant, ça vous pose le niveau du joueur. Loïs a une super mentalité. Il a de l’ambition. Tout ça nous va bien. Il y a le profil du joueur mais il y a aussi le profil de l’homme. Il faut que ça corresponde à ce qu’on attend ici. On peut avoir des ambitions et des objectifs personnels mais il faut se mettre au service du collectif et du club.

Est-il récemment arrivé qu’une de vos pistes soit abandonnée car le profil de l’homme ne correspondait pas à ces valeurs ?
Ça peut arriver mais, quand vous voyez un joueur évoluer sur le terrain, entre ce qu’il fait, ce qu’il ne fait pas et son langage corporel, vous avez un certain nombre d’indicateurs. Quand vous creusez un peu plus, ces impressions sont souvent confirmées. Il y a la vidéo et la data bien sûr mais on aime toujours regarder un joueur en live, depuis le stade, quand on est à un stade avancé. Ça permet de voir tout ce non-verbal, les échauffements, son comportement global… Ensuite, on recoupe toutes ces informations. Rien n’est garanti à 100%, ce serait trop beau, mais on arrive souvent à réunir suffisamment d’indices sur l’état d’esprit d’un joueur.

« La psychologue ? 95% des joueurs sont réceptifs »

Il y a eu quelques changements dans votre staff à l’intersaison, notamment l’intronisation de Yannick Cahuzac à la place d’Alou Diarra au poste d’adjoint…
Ce n’est pas une révolution. Derrière Lilian Nalis, qui est très expérimenté et qui est en charge de la construction des séances, ce rôle de second adjoint n’est pas amené à évoluer beaucoup. C’est juste que Yannick va amener sa personnalité, là où Alou avait la sienne. Ce qui est sûr, c’est que « Cahu » a pris le rôle à bras-le-corps. Au bout d’une semaine, on avait tous l’impression qu’il faisait partie du staff depuis plusieurs années. Son expérience d’entraîneur est courte mais il a une grosse expérience de joueur. Il connaissait bien les méthodes de notre staff pour les avoir vécues presque trois ans donc il avait une certaine avance. Comme il est curieux du jeu et des gens depuis longtemps, son profil correspondait parfaitement à ce qu’on recherchait pour succéder à Alou, qui avait envie de prendre une équipe en main. Ça a vite collé avec « Cahu » et c’est comme s’il avait toujours été là !

Travaillez-vous toujours avec une psychologue dans votre staff ?
Elle n’est pas là au quotidien mais, oui, elle est là régulièrement. Il y a peu, elle était au club pendant quatre jours complets par exemple, pour échanger individuellement avec les joueurs, les membres du staff qui le voulaient… On continue à travailler avec une psychologue mais également avec une diététicienne, qui était avec nous en stage à Rodez afin de bien suivre l’alimentation dans ce lieu qu’on ne connaissait pas. Elle était ainsi au plus près du chef et des joueurs pour nous donner des conseils dans cette période de préparation où il y a notamment eu de fortes chaleurs. Des profs de yoga continuent d’intervenir au club. On travaille pour que les joueurs aient autour d’eux des compétences, des aides… Si ça améliore leur bien-être et donc leurs performances, si ça leur permet d’aller chercher un pourcent par-ci par-là, ce n’est pas à négliger.

Depuis quand ces compétences font-elles partie du quotidien au RC Lens ?
Depuis que j’ai repris la tête du staff en février 2020. Comme le confinement est vite arrivé, on n’a pas pu mettre en place tout ce qu’on voulait mais c’était là dès la reprise avant notre retour en Ligue 1. Il y a eu quelques mouvements parmi ces personnes-là mais on a toujours travaillé avec des profs de yoga, des psychologues et des diététiciens.

Tous les joueurs sont-ils aussi réceptifs à l’idée de s’entretenir avec un psychologue ?
L’idée de départ est que chacun puisse avoir un ou deux rendez-vous avec notre psychologue, pour échanger. Il ne s’agit pas d’une thérapie mais d’une discussion. Ça peut arriver qu’un ou deux garçons n’aient pas envie d’aller plus loin, libre à eux, mais 95% des joueurs sont réceptifs et trouvent le moment intéressant.

Pour ce qui est du yoga, l’idée vous est venue car vous pratiquiez personnellement ?
Oui, j’ai commencé il y a quelques années à Lorient. On avait mis ça en place avec les pros également. Je trouve que c’est un bon moment dans la semaine pour récupérer, aller sur certaines postures, mais aussi pour se recentrer sur soi. Les joueurs sont très sollicités, tout va très vite autour d’eux. Avoir un moment plus calme, avec un retour sur soi, ça peut être une bonne chose. De la même manière que pour la psychologue, tous ne sont pas aussi réceptifs mais, pour autant, il y a de plus en plus d’intérêt. On ne va pas convertir tous les joueurs en pratiquants de yoga pour toute la vie mais les joueurs sont à l’écoute et beaucoup trouvent que c’est un moment qui leur fait du bien.

« Le pire, c'est la routine »

Vous entamez votre 3e saison sur le banc du RC Lens dans l’élite. Dans le football actuel, beaucoup d’entraîneurs n’ont pas la chance de rester aussi longtemps dans un même club. Est-ce qu’il est plus difficile de faire passer son message aux joueurs avec le temps qui passe ?
Je ne parle pas sans cesse. J’ai la chance d’avoir un staff compétent et étoffé, ce qui me permet de déléguer beaucoup de choses. Les membres du staff ont des domaines de compétence que je respecte et que j’utilise. Ça me permet de prendre du recul et d’intervenir par séquences auprès du groupe et des individus. J’essaie de choisir mes moments pour ne pas fatiguer les joueurs. Le discours est redondant donc il faut faire en sorte qu’il le soit le moins possible. Le fait de changer certaines petites choses aide à concerner les joueurs au maximum.

C’est-à-dire ?
Chaque saison, on essaie de choisir un lieu de stage différent par exemple, des activités différentes… Il y a eu des mouvements dans le staff technique, dans le staff plus élargi, dans le pôle performance… Il y a des joueurs qui partent et des joueurs qui arrivent bien sûr. Tout ça contribue à éviter qu’une routine ne s’installe. Le pire, c’est la routine. Même si on s’entraîne chaque jour et qu’on ne change pas de groupe tous les 15 jours une fois qu’il est constitué, on fait en sorte que les joueurs prennent du plaisir au quotidien et qu’il n’y ait pas de routine trop lourde. Les joueurs m’entendent souvent parler mais j’espère que je ne les saoule pas trop ! (Rires). En tout cas, on fait le maximum pour que les joueurs prennent du plaisir mais aussi pour qu’ils prennent leurs responsabilités. Car ils ont aussi des responsabilités. Je connais les miennes et je connais très bien les chiffres du foot. Je sais que c’est rare de passer plus de deux ans à la tête d’un club. Les joueurs ne doivent pas oublier leurs responsabilités, mon objectif est de leur en donner et qu’ils les prennent. Mais sur ce que je vois depuis deux ans, c’est plutôt positif.

« C’était Maël, ce n’était pas le fils du coach »

Votre fils Maël était au club ces dernières saisons. Ça devait être particulier de l’entraîner ?
Je ne l’ai entraîné qu’une saison au final, ma dernière saison avec la N2. C’était un peu particulier au départ. On est souvent un peu plus exigeant avec les siens qu’avec les autres. Mais, avec le recul, c’était une super saison. C’était très sympa de vivre ça. Ça n’arrivera sans doute qu’une fois mais c’était très plaisant. C’est certainement plus facile à vivre avec une équipe réserve qu’avec une équipe professionnelle. J’avais un super groupe et on a vécu une belle saison tous ensemble. Dans mon staff, Alou Diarra ou Aymen Djedidi traitaient Maël comme n’importe quel joueur de l’équipe. C’était Maël, ce n’était pas le fils du coach. Du fait de cette situation entre nous, il a été ensuite prêté par deux fois, au FC Rouen puis à Boulogne-sur-Mer. Ce n’est pas facile le football et, là, Maël a décidé de vivre une autre aventure. Il a été recruté par l’University of Central Florida, à Orlando, aux États-Unis. Il y est depuis un mois et demi et il a l’air de s’éclater, de vivre quelque chose de complètement différent, donc c’est positif. Il a été recruté pour le foot car c’est une grosse université et, en même temps, il a repris des études de business. Il est vraiment très heureux de vivre ça.

Pour finir sur votre fils, ce n’était pas trop compliqué de passer d’un rapport père-fils à un rapport entraîneur-joueur ?
Forcément un peu… Je suis un passionné de foot mais lui l’est encore plus donc, même à la maison, on parlait beaucoup de foot ensemble, du jeu, des joueurs… En revanche, on parlait très peu de l’équipe N2 et de ses performances. Ces discussions avaient lieu à la Gaillette mais, à la maison, ce n’était pas le sujet central.

Seko Fofana devrait faire son retour en équipe de Côte d’Ivoire. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Ghislain Printant, que je connais depuis pas mal d’années, m’a prévenu qu’il souhaitait voir Seko avec Jean-Louis Gasset pendant notre stage à Rodez. On a convenu ensemble du meilleur moment en dehors des entraînements et des activités pour qu’ils puissent échanger. Quand Jean-Louis est arrivé, on a pris un café tous les deux et on a parlé de football pendant une demi-heure. C’était génial de le voir avec l’œil qui pétille à l’idée de vivre de belles choses à la tête de la sélection ivoirienne. Ensuite, Jean-Louis et Seko ont eu une discussion, même s’ils avaient déjà échangé au téléphone récemment. Je suis très content que Seko retrouve la sélection, qu’il puisse se replonger complètement là-dedans. Il était attendu. Il a décidé de prendre du recul pendant un moment mais c’était temporaire. Au club, on le savait parfaitement. On sait qu’il est très attaché à sa sélection. Il avait juste besoin de prendre un moment de recul et, maintenant, il va y retourner avec toute l’énergie qu’on lui connaît. C’est une très bonne chose pour Seko et pour les Éléphants !